PRÉSENTATION

“Je vécus parmi les hommes au temps de la révolte. Et je m’insurgeai avec eux.”
“Dialectiser, c’est extraire la dimension politique de toute chose.”
Bertolt Brecht

Aux abattoirs de Chicago, Mauler grand parton de l’industrie de la viande, spécule pour écraser ses adversaires, entraînant des milliers d’ouvriers dans la misère. Scandalisée par cette situation, Jeanne Dark, membre des « chapeaux noirs », groupe caritatif et religieux tente de soulager la souffrance des travailleurs de Chicago...

Souvent considérée comme une pièce un peu lourdement didactique, Sainte Jeanne des abattoirs est pour moi un joyau de “limpide complexité”. Limpide dans la fable, complexe dans la manière de décortiquer les phénomènes économiques, elle raconte de façon extrêmement concrète et simple ”la misère du monde“.

Je suis fascinée par l’image de la boîte noire qui illustre bien notre rapport au réel. Comme ces moteurs de voitures récentes, boîtes hermétiques inviolables que le mécanicien branche sur un ordinateur, autre boite noire, pour détecter et réparer la panne, le monde d’aujourd’hui est devenu une boite noire où les centres de décision sont indiscernables, l’argent virtuel et les vrais détenteurs du pouvoir cachés. Comme on plongerait les mains dans le cambouis d’un moteur de 2CV, Brecht, inspiré par les mécanismes de la grande dépression, décrit de façon très précise les schémas économiques de l’époque (le cambouis étant le sang des abattoirs) qui sont restés les mêmes, même si plus diffus parce que planétaires.

Ce qui m’intéresse donc c’est de revenir à l’origine, à la source, à l’individu, à travers l’exemple de ces fabricants de conserves, et des deux figures emblématiques que sont Jeanne et Mauler, deux postures, deux allégories, deux personnages - au sens très plein du terme - qui s’affrontent dans un combat à mort. Dans Sainte Jeanne des abattoirs, tout le monde lutte pour ne pas mourir, tous les groupes sociaux représentés, et ils sont nombreux, se battent comme dans un combat originel où la survie est en jeu. Au milieu de tous ces combats, ce qui est pour moi le moteur de la pièce est le combat de Mauler et de Jeanne : la force et la faiblesse, la cohérence et la contradiction, l’innocence et la culpabilité, le mysticisme et le matérialisme qu’ils vont montrer au cours de ce duel à mort sont ceux de l’homme.
Mauler, le fabricant de conserves qui ne veut plus voir mourir les animaux, Jeanne qui abandonne l’organisation caritative pour mieux sauver les ouvriers, ne peuvent exister conjointement, alors ils s’affrontent, s’attirent, se repoussent ; l’un d’eux doit mourir, peut-être Mauler qui semble parfois plus faible, que le système économique va peut-être écraser, et puis non, il joue, il écrase ses adversaires, cynique et dirait-on aujourd’hui efficace, il joue à qui perd gagne et il gagne, et c’est Jeanne qui meurt. Ce texte doit être pris à « bras le corps » pour en retrouver la violence, la pertinence. Comme dans une toile de Bacon, le sang et la merde des abattoirs deviennent l’arène glissante et gluante où s’affrontent Jeanne et Mauler.

Les premières réactions à mon désir de mettre en scène Sainte Jeanne des abattoirs ont été de considérer Brecht comme un peu “poussiéreux”. Je pense que, fidèle en cela à la recherche de Brecht et à son théâtre épique, il faut secouer la gangue de “poussière” accumulée par le temps pour revenir à un engagement physique total et retrouver aujourd’hui la fonction de la forme brechtienne. Je pense aussi mais de manière encore floue que dans le côté “poussiéreux” de Brecht on voit les oripeaux qui vont avec la pauvreté, les haillons, la toile de jute qui rend la misère muséale, toute cette imagerie ; là, il s’agira d’une misère actuelle, déjantée, déglinguée, cruelle, âpre, (d’où l’idée par exemple de changer la musique et de trouver quelque chose qui se rapproche de Tom Waits).
Le théâtre contemporain est “essentiellement, naturellement et inconsciemment” brechtien : disparition du quatrième mur, refus de l’identification, interrogation de la notion de personnage, fragmentation de la narration, discontinuité, tableaux, voir l’acteur en permanence derrière le personnage...tous héritages plus ou moins directs de Brecht.

Catherine Marnas